L'importance de l'expression des sentiments
Les conditionnements sociaux étouffent nos vrais sentiments. L'expression authentique de la peur, joie, colère et tristesse est essentielle pour grandir. Le dialogue vrai libère, tandis que le silence couve les conflits. Changer soi transforme le système.
Écrit par Ghylaine Manet le 28 Avril 2026
Les réflexes conditionnés, les apprentissages sanctionnés de récompenses et de punitions ont façonné des conduites sociales et occulté les vrais sentiments. Vous entendez fréquemment dire : « Je ne sais pas aimer, je ne sais pas le lui dire, je ne comprends pas pourquoi je suis ainsi, je ne sais pas finalement si je suis capable d’aimer quelqu’un. »
Le développement d’une personnalité authentique passe par le retour aux sentiments de base : peur, joie, colère, tristesse, même si l’on doit souffrir. On souffre forcément s’il faut briser ses carapaces, enlever ses chaînes à l’instar de ces femmes-girafes à qui la coutume impose de porter des cercles autour du cou pour le développer anormalement et satisfaire ainsi à certains canons de la beauté ; si on les leur retirait trop brutalement, elles risqueraient la mort. Même une thérapie douce ravive certaines douleurs ; il n’y a pas de réelle thérapie sans larmes.
Lentement, les individus se sont construits eux-mêmes des apprentissages et des cuirasses pour se préserver de la souffrance et étouffer la voix du cœur. Le monde du travail est un monde où l’individu étouffe. Le temps perdu à écouter les problèmes individuels nuit à la productivité.
Quand l’être humain est blessé dans sa vie personnelle, son métier peut être un dérivatif nécessaire ou un poids oppressant. Un ouvrier vient d’avoir un souci familial qui a perturbé son emploi du temps ; il arrive avec deux heures de retard sur son lieu de travail. Le patron l’attend, furieux : « Vous avez vu l’heure ? »
La réaction de l’ouvrier dépendra de la maîtrise de ses émotions, de la place qu’il accorde à sa vie privée et de la manière dont il s’assume sans se sentir coupable d’exprimer ses sentiments. L’ouvrier soumis ou qui manque de confiance en lui s’excuse avec un sentiment de gêne et de culpabilité, comme un enfant réprimandé. Il nourrira une certaine rancune contre son patron qui ne le respecte pas dans son être profond.
Si l’ouvrier se comporte en adulte, s’excuse de son retard et rapporte son incident avec calme et objectivité, le patron peut alors s’offusquer de cette observation claire, débarrassée de tout sentiment, qui place les interlocuteurs sur un pied d’égalité ; il semble dire : « Chacun a droit à sa vie privée ». Si le patron préfère cultiver une distance, un écart entre son ouvrier et lui-même, il peut rester silencieux pour montrer son désaccord ou, au contraire, chercher les confidences, ce qui le mettrait en position de parent protecteur.
Dans le meilleur des cas, le patron fait la part de l’incident privé et des contraintes du travail. Il agit en homme équilibré, sachant donner la réelle importance aux sentiments et à l’expression d’une personnalité. Le dialogue sera vrai et juste. Il aura remplacé le silence dont peut naître le pire comme le meilleur.
On ne peut se fier au silence. Le dialogue mené avec objectivité est plus apte à desserrer l’étau des conflits. Le calme, en effet, n’est pas obligatoirement le reflet d’une situation sereine. Il peut être le signe d’un compromis de longue date qui entretient un système d’aliénation. Sous la cendre se cachent quelquefois des braises qu’un vent rallumera sans que personne ait pu le prévoir. Et l’on découvre ainsi des bourreaux et des victimes.
C’est dire la responsabilité qui incombe aux thérapeutes lorsqu’ils entreprennent une thérapie de changement. Certains individus ne peuvent imaginer une évolution notable dans leur vie, un changement. Ils ont très peur de tout remettre en question.
Essayer de les éclairer sur leur comportement, c’est leur demander de changer de langage et de type de communication, de corriger l’expression d’une toute-puissance, de renoncer au mépris de l’autre ou à la recherche de protection parentale, à l’expression de gamineries d’enfant rebelle, à la soumission d’esclave peureux pour réussir enfin à exprimer une attitude plus objective et responsable.
Un locuteur est inséparable de son auditeur quand ils communiquent. D’une certaine manière, en se posant l’un face à l’autre, chaque « je » se détermine. Changer son comportement équivaut insensiblement à changer l’autre et vice versa. À la manière des mobiles de Calder, lorsqu’on touche un élément de la construction, tout l’ensemble évolue. C’est une dimension systémique qui doit rester présente à l’esprit lorsque l’individu parle de son vécu.
La thérapie familiale, mise au point par l’équipe de Palo Alto en Californie dès 1980, utilise avec profit le système de la famille pour soigner les schizophrènes qui, inconsciemment, prennent en charge le malaise du groupe et se comportent en « patients désignés », responsables de l’ensemble.
